Ban saint jean : Menaces sur un lieu de mémoire.

 

Ban saint jean : menaces sur un lieu de mémoire.

 

Le Ban Saint Jean, à 5 km de Boulay : 23 000 prisonniers ukrainiens y sont morts dans les pires conditions. Une stèle inaugurée en juin 2012, après 12 ans d’attente, a été érigée pour qu’on n’oublie pas cet épisode noir de la dernière guerre. En projet, 6 éoliennes et un parc photovoltaïque de 26 ha qui vont, dans un avenir proche, défigurer ce site mémoriel., vaste nécropole de 115 ha. Des voix s’élèvent et une association se bat.

Que s’est-il passé entre 1941 et 1944 au lieu-dit « Le Ban Saint Jean » (« Johannis Bannberg », en allemand), commune de Denting, à 5 km de Boulay ? Quelle vérité se cache exactement sous les ronces qui recouvrent l’annexe de l’ancien Stalag XII F ? La Moselle annexée voit affluer des milliers de prisonniers de guerre et travailleurs forcés d’Europe de l’Est : russes, polonais, yougoslaves, ukrainiens. Ils sont envoyés dans les mines, les usines et les fermes. Considérés par les nazis comme « untermenschen »,  des « sous-hommes », ils sont disséminés dans des camps dont celui du Ban Saint Jean où ont transité 350 000 d’entre eux : ils y ont vécu, souffert, travaillé pendant des mois. Ils sont morts aussi. En grand nombre. Le chiffre de 23 000 est souvent avancé .

Des trous de mémoire plus difficiles que d’autres à combler.

Ce chapitre occulté pendant plus de 50 ans et délaissé de l’Histoire a rattrapé le temps perdu. Des chaînes de télévision, notamment « Histoire » ou plus récemment France 3 et Mirabelle TV avec la diffusion de « Trou de mémoire », le documentaire de Dominique Hennequin, ont montré de l’intérêt pour relayer le sujet. Mais, ce devoir de mémoire n’aurait pas été possible sans le travail acharné depuis 15 ans de l’AFU (association franco-ukrainienne pour la réhabilitation du Ban Saint Jean) et de son vice-président Gabriel Becker, infatigable défenseur du site. Son long combat a d’abord débouché sur l’inauguration d’une stèle le 24 juin 2012 et d’un chemin pédagogique en 2014. « Nos actions visent à faire connaître ce site et l’animer, pour en faire un lieu touristique et mémoriel. », affirme Bruno Doyen son président, tout en mesurant l’ampleur du travail qu’il reste à mener pour sortir définitivement de l’oubli cet ancien camp. Travail qui risque d’être anéanti par un projet industriel d’envergure.

Eoliennes et parc photovoltaïque.

6 éoliennes de 150 mètres de haut pour une production de 22,5 Gwh/an et un parc photovoltaïque de 26 ha et 25 Gwh/an, voilà ce que prévoit le projet industriel de Denting mené par la municipalité et « Nordex ». Cette société, créée en 1985 au Danemark, a une filiale française depuis 2001 : 171 parcs installés  comprenant 204 éoliennes dans le Grand Est dont 56 en Moselle.Elle a déjà installé de nombreuses turbines dans le secteur : Boulay (12), Coume (7), Momerstroff (5) et Morlange (4) Pour Denting, le 1er projet de 8 éoliennes a été rejeté en 2018 et le 2ème avec 6 machines date de décembre 2019. 3 seront installées sur des terrains agricoles et les 3 autres sur le territoire communal. Ces éoliennes dont la mise en service est prévue en 2023-2024 après une enquête publique en 2022 rapporteront 90 000€ à la commune de Denting et 120 000 à la CCHPB (Communauté de communes de la Houve et du Pays Boulageois).

Quant au parc photovoltaïque, l’étude d’impact devrait démarrer dans les prochains mois.« Toute la partie mémorielle n’est pas impactée par les projets d’énergie renouvelable qui sont menés », nous disent Thomas Leblanc et Simon Vandenbunden, les chefs de projet qui rajoutent : « Depuis 5 ans, notre rôle est de porter des projets. On est en position de dialogue, à l’écoute des griefs. En amont de l’enquête publique, les opposants peuvent se mobiliser de la manière qui leur semble bonne. ». Est-ce en prévision de ces implantations qu’ont commencé déforestation et défrichement du lieu en contradiction avec les règles environnementales ? « Ces travaux sont à l’initiative de la mairie dans le but d’accèder aux bâtiments à l’abandon en vue de leur mise en sécurité. », complètent les 2 chefs de projet de Nordex.

Que demande l’AFU ?

Individuels, scolaires, groupes, le Ban Saint Jean a accueilli 6000 visiteurs cette année .Eveiller les consciences : l’association franco-ukrainienne a un devoir d’explication. Peut-on accepter un site industriel à côté d’un lieu de mémoire ? Toute la réflexion de l’association est axée sur cette problématique. « Ne pas nuire au sacré du lieu. Préserver l’atmosphère et l’ambiance de l’endroit. Tous nos sens doivent être épargnés des perturbations causées par des nuisances afin de préserver un recueillement serein et solennel. Le site doit rester respectueux et digne. », explique Bruno Doyen, président de l’AFU, tout en ajoutant : « Notre réflexion ne se cantonne pas dans le « pour » ou « contre » les éoliennes. Il y en a déjà 70 dans un rayon de 15 km autour de Boulay. Que pouvons-nous accepter? Pas d’éoliennes pour cannibaliser le site : le château d’eau qui est la signature du Ban Saint Jean en aura une à ses côtés. » Et de proposer� �: « Nous sommes d’accord pour un parc photovoltaïque avec une ceinture végétale l’occultant et l’intégrant à la forêt existante. Pas de pollution visuelle et phonique. Mais aussi sauvegarder la cité Nord du camp visible depuis la stèle. ».

De vives réactions.

Peut-on délibérément détruire un site historique, le plus grand mouroir nazi de France, où ont péri plus de 23 000 prisonniers entre 1940 et 1945 ? Ceux-ci méritent autre chose qu’indifférence et mépris.
A peine le blog de Jean-Marie Guziz était-il mis en ligne à la mi-octobre sur le site « les-carnets-de-moselle.com », faisant référence au futur projet industriel que les protestations se multipliaient sur Facebook et le site du Ban Saint Jean (800 visites sur « ban-saint-jean.fr »).
De Svetlana Joukova, russe de Volgograd, petite-fille d’un soldat russe mort au camp du Ban Saint Jean où elle est déjà venue : «C’est un site historique unique, un lieu de mémoire. Les gens, les jeunes générations doivent se souvenir ce que sont la douleur et l’horreur de la guerre. Le Ban Saint Jean est une leçon pour l’humanité. Ici, vous pouvez toucher directement l’histoire vivante. Qu’est-ce qui est le plus important : l’avantage économique ou la contribution à la formation de la paix sur terre ? ».
Florilège de réactions :
« On rase les bâtiments, on efface le souvenir, on salit la mémoire et on souille les corps et les tombes. » (Alexis Oudard) ; « Une façon de renier l’Histoire. » (Sueva Cor) ; « Accepterait-on des éoliennes sur le Struthof ? » (Chrystalle Zebdi Bartz) ; « Outrée par tant de légéreté » (Catherine Bauer) ; « Projet infecte ! Ce serait un véritable sacrilège » (Artur Varoqui) ; « A la fois affligée et écœurée. Inutile de se révolter contre la déforestation au Brésil alors que près de chez nous, certains élus privilégient la rentabilité plutôt que le respect de la nature et encore moins le respect de la mémoire des hommes. » (Nicole Muller) ; « Les éoliennes ? Une profanation pour le site » (Jacqueline Grandin).

« Les réactions sont uniquement pour alimenter le débat. La moitié des gens ne sait même pas ce qu’il s’est passé au Ban Saint Jean . C’est de la désintox », nous dit François Bir, maire de Denting depuis le mois de mars et qui a repris le projet éolien et photovoltaïque d’Alain Albert, son prédécesseur. Et il ajoute : « Les éoliennes ne seraient pas sur le lieu de mémoire mais à côté. Si le projet se fait, la commune de Denting aidera l’AFU à améliorer et sécuriser le lieu. Par contre, dans le cas contraire, les bâtiments, propriété de la commune depuis novembre 2015, seront détruits pour raison de sécurité. En cas d’accident, c’est le maire qui est responsable ».

Le camp du Ban Saint Jean ou l’histoire d’un charnier oublié.

Début des années 30. La ligne Maginot étire fièrement sa réputation d’inviolabilité tout au long des frontières de l’Est. A quelques minutes de Boulay, le camp du Ban Saint Jean, construit entre 1934 et 1936, héberge le 146ème RIF (Régiment d’Infanterie de Forteresse). Jouxtant ce camp coquet niché au cœur de la forêt, la cité du Ban Saint Jean, réservée aux logements des officiers, se veut exemplaire et s’enorgueillit d’une splendide roseraie qu’appréciera le président Albert Lebrun, lors d’une visite en 1936.
En juin 1940, à l’armistice, les Allemands vont transformer ce casernement en camp de détention. D’abord réservé aux prisonniers français : François Mitterrand y fera d’ailleurs un bref séjour avant de s’en évader avec l’aide de passeurs locaux. A partir de l’automne 1941, le camp « accueille » des hordes d’individus en loque : des prisonniers de l’Est, majoritairement ukrainiens. Ils arrivent tous les jours en gare de Boulay, déchargés de leurs wagons à bestiaux dans un état physique pitoyable et rallient le Ban Saint Jean à pied. Là s’effectue une sélection : les plus costauds sont envoyés dans les mines de fer et de charbon et les plus chanceux employés dans les fermes aux alentours.
Nombreux sont ceux qui végètent sur place. Vu le manque de nourriture et de soins, ils meurent par milliers. Selon les chiffres de l’époque, 350 000 prisonniers auraient transité par ce camp et près de 23 000 auraient été jetés dans 204 fosses communes.
En 1945, les survivants et la communauté ukrainienne de l’Est de la France alertent l’opinion publique sur l’ampleur du forfait et réussissent à aménager un cimetière décent sur l’emplacement du charnier. Les seuls Ukrainiens gèrent le site et entretiennent la flamme du souvenir au grand désespoir de l’Union Soviétique qui obtient en 1980 l’exhumation de 2879 corps et leur transfert vers une nécropole soviétique à Noyers Saint Martin dans l’Oise .
Le Ban Saint Jean est abandonné en 1986. L’oubli tisse sa toile jusqu’en 2000.

Déjà, un précédent…

A l’automne 2000 , la population du pays boulageois apprend par la presse que la municipalité de Denting envisage la construction au Ban Saint Jean d’une usine d’incinération des boues des stations d’épuration de toute la Moselle. L’ADPN (Association de Défense du Pays de Nied) tire la sonnette d’alarme et réussit à créer un front du refus : une pétition de plus de 3000 signatures et une marche de protestation de 600 personnes viennent à bout du projet. En plus des conséquences environnementales néfastes, l’argument mis en avant était la présence de ce camp de prisonniers pendant la guerre où des milliers de soldats ukrainiens avaient péri. Cette raison historique et humaine a fait reculer les autorités et le projet est abandonné, par respect dû aux victimes de ce camp, comme l’avait dit Jean-Pierre Masseret, alors secrétaire d’état aux anciens combattants. Suite à cet épisode, Gabriel Becker, devenu la mémoire et le biographe de l’ancien camp du Ban Saint J ean, a interrogé les « anciens », consulté les archives et les articles de presse de l’époque. Au fur et à mesure de ses recherches, il considère que, pour la mémoire collective, il faut faire un livre.

En 2001 paraît « Le camp du Ban Saint Jean. Lumière sur une honte enf(o)uie », tiré à 4000 exemplaires. Suivront « Le drame ukrainien en France » (2005), « La Revie » (2010) et « Nadejda : Espoir » (2016). Entre temps, en 2004, l’AFU était née. Elle a aujourd’hui plus de 200 adhérents.

Jean-Marie Mathé

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